• Betenza*

     

     

     

    Je sillonne les routes avec mon grand-père pour écrire un livre.

     

    Dedans, il y a les jurons et les sourires des vieux de la vieille des campagnes. Ceux qui sont nés sous des ciels noirs piqués de nuées d'étoiles et qui ont poussé au rythme du soleil.
     

     

    Eux et la terre, ils ont une histoire particulière.

     

    *Autrefois, en patois Gascon

  • Ma démarche

    "Betenza", ça sonne comme une formule magique.

     

    Je raconte les vieux de la vieille dans un livre, parce que je vois ma campagne parfois boudeuse de n'avoir personne qui la regarde et la flatte. Elle en a pourtant des histoires, elle en a pourtant des formes, elle vit d'odeurs et de goûts inoubliables.

     

    Ce sont les histoires de ceux qui ont vécu de la terre, dans des fermes où la nature avait des droits. Ils font des mondes à eux tous seuls, vivent sur des atolls engloutis par le temps, sans bruits, loin des villes. On partage des corinnettes et un café-bouillu café-foutu, ils se rappellent Betenza, et moi, je les écris.

     

    Ils sont façonnés par le vent d'autan, le cycle des lunes et le regard de leurs bêtes. Ils ont des mains de dragons des champs, et le juron aussi spontané que leurs sourires.

     

    Mon grand-père est mon premier complice, à deux, on prend les routes, on ruse, et on rend visite à des visages oubliés qui sont restés accrochés à leurs terres.

     

    C'est un passeur : il parle patois, il vient du même endroit, du flanc tiède de la terre.

     

    Je crois qu’il y a là quelque chose qui tient de l’hommage, de la transmission, mais aussi de l’urgence.

     

    Ce n'est pas une histoire de passéisme, il s'agit plutôt là de patrimoine anecdotique. Je chine et choisis des souvenirs qui dorment depuis trop longtemps et méritent une place au soleil blanc des pages. Ce livre parle de bonheurs simplissimes, de petits miracles qui grandissent par terre au soleil, d'une liberté bleue comme les Mobylettes et raconte pourquoi les coquelicots sont fâchés avec les grenouilles.

     

    Si vous saviez la force vitale dont ils irradient, cette façon d'apaiser le monde et de sourire à l'aube, je suis certaine que vous souhaiteriez vous aussi, par un moyen ou un autre, garder cette lumière et cette sagesse paysanne.

     

    J'ai choisi les mots pour les rendre immortels.

     

  • Extraits

    Les vieux de la vieille que je rencontre sont de vrais héros ordinaires, 

    n'en déplaise aux taureaux qui font la moue.
     

    Ferdinand, incorrigible marin de jardin

    "Je suis né à la Forêt, Breton pure souche forestoise, de père, de mère, de grand-père, d'arrière grand-mère !". Ferdinand parle le langage des hommes qui ont le sang iodé : sardiniers, scaphandriers, "ça pique par là-bas !"... Il a une vie d'aventurier, "j'ai été pirate !" qu'il dit, lors d'une de ses épopées. Il est si joliment ridé qu'on dirait que tous les courants de Bretagne se promènent sur son visage, une vraie carte marine.

     

    Maintenant que ses yeux peinent à surveiller l'horizon et les courants, il navigue quand même, à terre, dans sa cabane au bout du jardin, une vraie cabine de bateau.

     

    Il y a là-dedans la barre d'un des trois bateaux de sa vie, les photos des trois copains de sa vie, une boule de chalut, de quoi ne pas avoir soif, et une boussole. Des fois qu'on perdrait le Nord...

    J'ai rencontré un mohican de 102 ans

    On a fait "fort coup" avec mon grand-père. J'ai rencontré ma reine d'Angleterre, mon dragon à deux têtes, mieux que la Sainte Vierge : "le père Carle".

     

    102 premiers bourgeons, peut-être bien 70 vendanges, des tonnes de mots en gascon, une amoureuse depuis 75 ans... Combien de moissons, de chiens de ferme, de "millediou", de parties de belote, d'hivers trop longs ?

     

    Ses mains sont des ceps de vignes tordus. Elles n'en font qu'à leur tête, impossible à garder dedans, elles l'embarquent toujours dehors pour tailler, bêcher, trafiquer. Lui il les suit, il aime bien céder aux caprices tordus de ces infatigables bricoleuses.

     

    Mais n'essayez pas de lui cuisiner un poulet qui sort de "la caisse", le congélateur, "ça vaut rien ça, ça perd le goût". Si vous lisez un jour Betenza, vous comprendrez pourquoi il séduisait les grenouilles avec des coquelicots. Et c'est une histoire délicieuse.

    Monsieur Lulat,

    un chêne portant une casquette jaune

    Après une route qui serpente entre les mimosas qui époustouflent un ciel bleu de février, un autre monde.

     

    Au pays de monsieur "Lulat", les garçons sont des « drôles » qui sortent avec la fille « d'un tel ou d'un tel ». Les noms des gens de campagnes alentours font partie de ses récits comme les notes d'une partition, ça roucoule et chahute de sonorités italiennes et de surnoms patois. « Alors, bon, je vais vous raconter, autrefois... »

    Lucette,l'âme des marchés

    Dans les serres de madame Courico, ça monte, ça descend, ça pousse, ça arrose, ça fane, ça s'exotise, ça parfume, ça régale, ça piaille, ça renaît, ça coule, ça bêle, ça chante, ça bronze, ça rigole, ça murît... Ca veut vivre.

     

    65 ans de marchés, ça en fait des salades !

    Celles qui s'écoutent et celles qui se goûtent.

    Mauricette, dresseuse d'escargots

    Mariette est plantée là dans un rayon de soleil, la tête bien « d'aplomb », un bonnet de laine fushia au-dessus des yeux. Jamais bien loin du travail, elle paraît minuscule dans son immense entrepôt. Mais ne vous y trompez pas, elle est solide, elle a du faire mille noeuds à ses doigts pour ne jamais rien oublier, et son regard est aussi agile qu'un parrat (moineau).

     

    Elle a la voix éraillée et agile en même temps, ça danse comme des notes d'harmonica. L'harmonica, ça lui va bien. C'est petit mais ça se laisse pas faire, il y en a des histoires d'hommes dans ces 10 centimètres là.

     

    Mariette c'est l'harmonica vivant des marins de campagnes, elle en connait toutes les chansons, toutes les notes, et quand ça déraille, c'est dans un rire qui lui, n'a pas vieilli avec elle.

     

    Puis vous savez, c'est une dresseuse d'escargots de course hors pair.

    Pierre, peut-être un peu caillou

    "On est tous écologistes quand on est raisonnable. (...) On ne les entend plus les grillons et les grenouilles. C'était la joie du printemps vous savez."

     

    Il s'appelle Pierre, "peut-être un peu caillou" qu'il dit, et était "laitier-nourrisseur". Quand il était petit, sur les bancs de l'école, il lui tardait de rentrer dans sa campagne "pour le grand air et la liberté".

     

    95 ans de poésie qui se promènent.

  • Je suis sur les routes, j'écris

    Comme René Char le suggère, je me presse d'écrire comme si j'étais en retard sur la vie, je me hâte d'essayer de transmettre ma part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.

  •  

     

     

    Elle, c'est Diane, puis moi.

    C'est une toupie, mon Carpe Diem à quatre pattes.

    Pour elle, le meilleur moment, c'est maintenant !

    Alors j'ai décidé de faire pareil.

     

    C'est un pied de nez aux horloges, le temps de prendre le temps d'aller voir ceux qui n'ont plus beaucoup de temps, et pourtant qui vous en donne vraiment.

     

    Je ne suis pas toute seule dans cette aventure, je suis accompagnée par mon Papou, grand maître en leçons de choses, et tous les heureux fous qui croient en ma capacité à dire le monde dans ce qu'il a de plus beau.